Lettre 40 : Correspondances

Le retour n’a pas été trop dur?
Après une ultime correspondance ferroviaire à Nice, l’arrivée sur Marseille, face à la mer et surplombée par Notre-Dame de la Garde, restera au contraire un moment fameux. Mais la question du retour, posée fréquemment, est à sens multiples. Disons que le retour au sens large est beaucoup moins exaltant que le départ. Mais qu’à l’évidence, j’aurais bonne mine de me plaindre. Et puis le retour, avec ses retrouvailles, comporte de très bons côtés.

Que retires-tu de ton voyage?
Beaucoup de choses. Je pensais être en mesure de les décrire pour cette dernière lettre, mais la mixture est encore en cours d’infusion.
Il y a eu les merveilles naturelles, contemplées en l’air, sur terre et sous la mer.
Il y a eu les merveilles culturelles et artistiques.
Je me suis impliqué dans des domaines inconnus ou presque, que je souhaite continuer à explorer par l’action et la réflexion; entre autres : L’éducation , l’action humanitaire, le handicap, les langues, l’Islam, l’archéologie.
Au-dessus de tout celà, le sel de ce voyage est contenu – hormis celui de la Mer Morte – dans les rencontres. Il conserve toujours son goût. Parmi les rencontres, très brèves ou vécues lors d’un compagnonage de plusieurs jours, certaines se prolongent en correspondances.

As-tu vécu une expérience spirituelle?
Certainement, mais plutôt rude à Jérusalem, et de l’ordre de la crise de foi. On y voit certaines incohérences; après une phase de rejet, j’ai plutôt interprété cette expérience au final réconfortante comme un appel à la cohérence. Et l’aperçu de la culture juive, d’une richesse intellectuelle marquante, m’a ouvert à la profondeur de l’ancien testament qui permet de voir le nouveau en relief, et les innombrables correspondances entre les deux.

Pourquoi l’Asie?
Le monde qui vient se fait en Asie, par l’Asie (Jean-Christophe Victor). J’avais entrevu l’Asie et ses peuples qui m’attiraient par leurs cultures si différentes et intrigantes, leurs civilisations anciennes et encore vivantes, leur finesse, et la part d’inexplicable que comporte chaque attraction. Asie, l’inconscient de l’Europe, l’Orient et l’Occident comme deux poumons….
De l’Indonésie à la Turquie, entre l’Asie et l’Europe, entre l’art et la nature, ce voyage a généré certaines correspondances que je partage en images en bas de cette lettre.

Quel pays as-tu préféré?
L’Indonésie. Et puis l’Inde m’a beaucoup intrigué, Israël et la Palestine m’ont passionné, alors que les pays correspondant aux expériences les plus fortes sont le Bangladesh et la Turquie.

Est-ce que tu as été transformé par ton voyage?
Là, je tente une correspondance avec ce qu’écrit Maurice Dantec au sujet des livres : Tu ne fais pas un voyage, c’est le voyage qui te fait.
Donc, j’espère bien avoir été transformé, et plus précisément bonifié. Et de façon irréversible. En effet, pour rebondir sur le retour, la transition peut être inconfortable. Mais le plus grand risque est d’oublier le voyage, qui pourrait devenir avec le temps une simple parenthèse, des vacances plus longues que les autres.

Pourquoi partir ?
Pour prendre le temps de la découverte, l’imprévu et la rencontre. Pour chercher au bout du monde les réponses aux questions que l’on ne s’était pas posées, affirme le grand philosphe Taor dans une de ses anciennes correspondances. C’est vrai, mais à compléter. Je rentre aussi avec beaucoup de nouvelles questions. Ca tombe bien, j’ai appris à Jérusalem l’importance de (se) poser sans cesse des questions.

Pourquoi rentrer?
Personne ne m’a posé cette question. Certains trouvent le moyen de vivre matériellement du voyage, tel n’est pas mon cas. Alors je suis rentré pour travailler… et pour repartir (Il faudra repartir dixit Nicolas Bouvier). Et tant que possible, concilions les deux : Si ma recherche de travail à l’étranger aboutit, le passage par Paris ne sera, lui aussi, qu’une correspondance…

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Correspondances, Baudelaire

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Avec l’aimable et involontaire participation d’Antonio, Henri, Katsushika, Henri, Leonardo, Georges, Claude et Gustave

Lettre 39 : Turqueries

Quelle étonnement lors de la découverte de la Turquie! Ce pays recèle une richesse historique que je n’imaginais pas, entrevue dès mon arrivée à Ankara dans le musée des civilisations anatoliennes… Troie, le très fortuné roi Crésus, les Phrygiens, deux merveilles du monde antique dont le monument funéraire dédié à un certain Mausoleus… Bref, j’arrête l’étalage de mon inculture, moult histoires et mythes universels proviennent de cette terre. Elle foisonne en traces du passé, avec un certain nombres de records d’ancienneté parmi lesquels la plus vieille épave connue, dont les restes sont visibles au musée d’archéologie nautique de Bodrum. Ce qui m’a le plus impressionné? Le sanctuaire de Gobekli Tepe, découvert seulement en 1995. Il est daté du dixième millénaire (!) avant JC. Je l’ai visité en compagnie d’un professeur d’art, assez absourdi par ces énormes pierres dressées et ornées de reliefs, alternant de façon troublante des sculptures réalistes et symboliques.

Revenons à l’histoire plus récente, celle du 20e siècle. Un nom unique l’éclaire, celui d’Atatürk, père fondateur de la nation turque. Il est encore aujourd’hui la référence du pays, son portrait est affiché partout. Plusieurs fois, j’ai entendu des phrases commençant par « Si Atatürk avait vécu 10 ans de plus… » Parfois exprimée avec un soulagement, cette exclamation signifie qu’Atatürk a fait disparaitre certaines identités et cultures – un discours entendu chez des Kurdes, comme chez des nostalgiques de l’empire ottoman. En général, c’est pour regretter que la modernisation du pays n’aie pu avancer plus loin. De fait, le personnage est assez incroyable. Doté d’une aura acquise via ses succès militaires dans les Dardanelles, et pour l’indépendance de la Turquie, il a totalement refondé le pays. Le droit, l’industrie, le sport, la langue, les coutumes vestimentaires, la création artistique, chaque domaine a été renouvelé, avec la référence le monde européen, contre lequel il s’était battu militairement. Tout celà est expliqué dans le mausolée d’Atatürk, un vaste édifice abritant notamment les 5000 livres de sa bibliothèque en arabe, turc, allemand et français, annotés de sa main pour quelques uns. Une exposition officielle qui passe sous silence les faces sombres du personnage, son autocratisme et son intransigeance envers les minorités ethniques. Elle donne néanmoins la mesure de ce destin, une découverte passionante qui vaut le passage par Ankara. Il y est notamment expliqué que, grâce à lui, les femmes ont le droit de vote en Turquie depuis 1934, soit dix ans avant la France… Ou que le président Atatürk a personnellement assuré la charge du ministère le plus important à ses yeux, l’éducation.

Un autre ancien chef d’état est fameux en Turquie. Se présenter comme Français suscite irrémédiablement une tirade antisarkoziste, accompagnée de gestes tout à fait expressifs et inamicaux évoquant avec sa récente défaite électorale. Une seule raison à celà, ses sorties sur le génocide envers les Arménien de 1915. J’ai eu droit à beaucoup de griefs concernant les Arméniens qui, selon mes interlocuteurs, auraient tenté de tirer parti de la position de faiblesse dans laquelle se trouvait l’empire ottoman pendant la première guerre mondiale. J’ai même entendu parler plusieurs fois de tueries perpétrées à l’encontre des Turcs par les Arméniens. Pas un génocide, mais deux, voilà qui n’est pas nouveau sous le soleil. Il est vrai que je n’ai pas discuté avec des historiens ou des politologues : Une fois, Poutine m’a été présenté comme le nec plus ultra en termes de démocratie, c’est dire! Lorsque je demandais quels faits s’étaient produits en 1915, on n’avait pas lu de livres, ni étudié l’histoire, allez savoir, à chacun son métier. Des connaissances sélectives, donc… La conversation revenait le plus souvent sur les méfaits réels ou supposés de la France lors de son histoire coloniale. Les Turcs, je l’ai compris, n’ont pas du tout apprécié qu’on leur fasse la leçon sur le sujet, ce qui amplifie l’ignorance et le négationisme. D’autant que cet épisode s’ajoute au feuilleton plus ancien de la candidature européenne de la Turquie.

La Turquie a-t-elle vocation à rentrer dans l’Europe? L’approche géographique m’a paru particulièrement pauvre pour y réfléchir, car l’Europe est une portion de continent dont les limites orientales sont tout à fait artificielles et fluctuantes. J’étais curieux de me faire une idée sur cette question en venant sur place. Quelques instantanés subjectifs pour commencer… A Ankara, pour la deuxième fois de mon voyage, après Tel Aviv, j’ai eu le sentiment d’être en Europe : l’alphabet utilisé et certains mots du vocabulaire communs, la mode, l’aspect des passants, l’atmosphère de la rue … Tous les indices extérieurs allaient dans le même sens. De Van à Urfa, j’étais en revanche quelque part entre l’Asie centrale et le Moyen Orient. Dans le Sud-Ouest touristique, l’impression était clairement Méditerranéenne. Istanbul est quant à elle inclassable. Il est piquant de constater que les sociétés savantes médicales européennes et asiatiques y tiennent chacune leurs congrès. Alors, la Turquie et l’Europe? Ce processus bute notamment sur les droits de l’homme et la reconnaissance de Chypre. Pour ce que j’ai vu, ce n’est pas d’actualite, deux raisons à celà. Il m’a semblé que le pays s’éloigne de plus en plus de la laicité kémaliste, et son corollaire la liberté religieuse, pour s’affirmer comme un des leaders du monde musulman. D’autre part, le problème Kurde est un obstacle de poids. Mais en réalité, le débat a tourné court. Car le relatif retard économique et le chômage ne masquent pas la croissance du pays, qui est une puissance majeure et regardée par les pays arabes. En plein boom économique et démographique, la Turquie se développe et se modernise. Alors dans ce contexte, rentrer dans un groupement synonyme de déficit, dette et crise? Les Turcs n’en ont plus vraiment envie dans le fond. Leur pays sera vraisemblablement un interlocuteur majeur de l’Europe comme du Moyen Orient, quoi qu’il arrive. Une chose est certaine, si Atatürk avait vécu dix ans de plus, la Turquie serait aujourd’hui officiellement en Europe.

Un mois en Turquie, c’était finalement très court. Outre la séquence cinématographique, la virée en kayak et les journées stamboulites, d’autres expériences m’ont marqué, comme on dit.

En particulier Ephèse, qui regroupe une des cités romaines les mieux conservées, des restes d’une grande basilique abritant le tombeau de Saint Jean, et la maison de Marie, un lieu paisible retrouvé au 19e siècle à partir des visions d’Anne -Catherine Emmerich.

Autresmoments forts, les haltes dans le Sud Est : l’île d’Akdamar et sa merveilleuse église arménienne, Tatvan, Dyarbakyr et Urfa. Beaucoup d’inconnus m’ont invité à partager un thé, ou proposé une place dans leur voiture lorsque j’étais à pied. Jamais je n’ai été autant invité à l’improviste… et jamais on ne m’a autant conseillé de me méfier des uns et des autres! Très peu touristique, cette région située dans le bassin versant du Tigre et de l’Euphrate est pourtant plus qu’ intéressante!

Arrêtons-nous à Urfa, une cité parmi les plus anciennes à la surface du globe, Gobekli Tepe n’en est qu’à une quinzaine de kilomètres. Par le passé, cette ville s’appellait Edesse. Elle est aussi proche d’Harran, le lieu de départ d’Abraham quand il a quitté son pays. Un projet récent particulièrement inspirant vise à créer l’Abraham path, entre Harran et le désert du Neguev en Israël. Urfa, cité réputée mystique, est de fait très prenante. Selon la tradition musulmane, Abraham y est né dans une grotte, aujourd’hui abritée par une mosquée. C’est aussi là que, dans un épisode relaté par le Coran, il a détruit quelques idoles, suscitant une colère monumentale de roi Nemrut. Celui-ci projeta Abraham depuis sa citadelle sur un bûcher… les flammes se sont transformées en eau, et les bûches en poissons. De vastes bassins remplis de carpes rappellent cet épisode. La citadellee domine les bassins et la mosquée, qui forment en contrebas un ensemble extrêmement agréable voire magique, relativement frais et propice aux rencontres.

A propos de rencontres, voilà quelques visages d’hier et d’aujourd’hui, qui en diront peut-être plus long sur la Turquie…

Lettre 38 : Final bosphorescent

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Lettre 37 : Opération kayak en Lycie

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Lettre 36 : Sur les deux rives du Jourdain

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Lettre 35 : Container

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Lettre 34 : Un autre monde

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Lettre 33 : Ils sont fous ces Nabatéens!

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Lettre 32 : Brèves de Palestine

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Lettre 31 : On descend!

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